Le château de Chambord (extrait)
par Louis de la Saussaye (1865)
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Nous navons la prétention de remplacer ni les unes ni les autres. La brochure que nous publions , modeste dans sa composition comme dans la forme , ne sadresse à aucun parti ; elle ambitionne seulement de faire connaître Chambord par une étude approfondie du monument & par un précis historique des divers événements dont les riches souvenirs laniment encore , laissant au lecteur le soin de tirer telle conséquence quil lui plaira des faits présentés dans un récit qui sadresse indistinctement à tous . A tous ?.. non; les démolisseurs ny trouveront pas lestimation du plomb ou du fer , du bois ou de la pierre qui entrent dans la construction de Chambord. Si nous avons dû répéter beaucoup de choses déjà dites, nous avons constamment cherché , dans les éditions successives de cette Notice , à recueillir des faits nouveaux , afin de ne pas nous en tenir au rôle de simple compilateur , que névite pas toujours un dernier arrivant. Le château de Chambord est situé à quatre lieues de Blois , dans une de ces plaines sablonneuses & humides , coupées de bois & de bruyères , qui composent la plus grande partie du territoire de la Sologne. Il se trouve à peu près au milieu dun parc de cinq mille cinq cents hectares , dont létendue forme à elle seule une commune denviron quatre cents âmes de population. Ce parc , entouré dune muraille de plus de huit lieues de circuit , traversé de lest à louest par la rivière du Cosson , renferme un village , cinq fermes & quatre mille cinq cents hectares de bois. Laspect général de Chambord , lorsquon laperçoit de loin , a quelque chose de véritablement fantastique. Cet amas de flèches , de tourelles , de cheminées , qui dominent le monument & se mêlent sans se confondre , est ce qui frappe dabord. La simplicité des lignes, les saillies des tours, la symétrie & la noblesse de lordonnance générale se développent à mesure que lon sapproche, & limmensité de lédifice, que lharmonie des proportions empêche loeil dapprécier exactement, étonne au dernier point lorsquon savance à travers cet assemblage prodigieux de salles, de galeries & descaliers qui se multiplient à chaque pas. La disposition des bâtiments forment un carré long, de cent cinquante-six mètres (80 toises), sur cent dix-sept (60 toises), dont les angles sont flanqués de quatre grosses tours de dix-neuf mètres & demi (60 pieds) de diamètre. Un second édifice, aussi de forme carrée & flanqué également de quatre grosses tours à toit pointu, surmonté dune lanterne, est entouré en partie par les bâtiments du premier, & leur deux façades, du côté du nord, se confondent en une seule que les quatre tours qui sy rencontrent partagent en trois parties à peu près égales. Ces constructions, dont le développement est immense, mais qui ne sont pas entièrement terminées, étaient jadis appuyées extérieurement sur des terrasses ornées de balustres de pierre & entourées de larges fossés deau vive, alimentés par la rivière qui coule à lextrémité du parterre. Les fossés ont été comblés & les balustres renversés, dit-on, par le roi de Pologne, Stanislas, pendant son séjour à Chambord, ce qui enlève au château un peu de sa physionomie originale, & détruit la légèreté des bâtiments, en les enterrant de plusieurs mètres. On voit que le plan général de lédifice rappelle celui de tous les châteaux du moyen-âge. Il se compose, comme eux, dune vaste enceinte garnie de tours, qui forme le château proprement dit, & dun pâté de bâtiments situé vers le milieu de lenceinte, garni aussi de tours, que lon appelait le donjon. La distinction de château & de donjon est fidèlement conservée dans les anciennes descriptions de Chambord. Au XVIe siècle, cette ordonnance, anciennement imaginée comme système de défense, était encore usitée, parce que cétait une forme consacrée à laquelle lhabitude faisait conserver son empire; mais les tours, devenues inoffensives, nétaient plus quune décoration, fort incommode du reste pour la distribution des appartements. "Chambord, a dit très heureusement M. L'oiseleur (Les résidences royales de la Loire, p.7. Paris 1863.) : est un château gothique habillé à la mode de la renaissance." Le donjon, le morceau le plus important de Chambord, est divisé en quatre corps de logis par quatre grandes Salles des Gardes, ayant plus de treize mètres (40 pieds) de long sur neuf mètres soixante-quinze centimètres (30 pieds) de large, & formant une croix grecque. "Au milieu & centre," dit du Cerceau, en son curieux livre des plus excellens Batimens de France, "est un escallier à deux montées, percé à jour, & entour iceluy quatre salles, desquelles lon va de lune à lautre en le circuissant." La description qui rend le mieux compte de la construction de cet escalier est celle que M. L'oiseleur en a donnée (Les résidences royales de la Loire , p.14). "Lescalier de Chambord est à lui seul un monument. La cage, complètement isolée & tout à jour, est composée de pilastres qui suivent le rampant. Deux rampes superposées se déroulent en hélices et passent alternativement lune sur lautre sans se réunir. Cest ce qui explique comment deux personnes peuvent montre en même temps sans se rencontrer, tout en sapercevant par intervalles. Même quand on la sous les yeux, cette disposition est difficile à concevoir. Ces deux hélices ont exactement la courbure des deux branches dun tire-bourre qui se superposent & tournent lune sur lautre sans jamais se réunir. Nous croyons quaucune comparaison ne peut donner une idée plus exacte de cette oeuvre célèbre qui a épuisé ladmiration & les éloges de tous les connaisseurs." Le grand escalier , à double vis, est, en effet, le morceau capital du château de Chambord; cest un chef-doeuvre de lart pour la hardiesse, les belles proportions & la variété des détails. Il faut surtout lexaminer des salles du deuxième étage qui sharmonisent mieux avec lui par la richesse de la décoration de leurs voûtes, partagées en caissons sur lesquels sont sculptées alternativement des salamandres & des F couronnés. (on sait que la salamandre était la devise adoptée par François Ier.Claude Paradin nous en fournit lexplication:"La salemendre, dit-il, auec des flammes de feu, estoit la deuise du feu noble & magnifique Roy François, & aussi auparavant de Charles, comte dAngoulesme, son père. Pline dit que tel bestion, par la froidure, esteint le feu comme glace: autres disent quil veut viure en iceluy, & la commune voix quil sen paist.Tant y a qu'il me souvient auoir veu vne médaille en bronze dudit feu Roy, peint en jeune adolescent, au reuers de laquelle estoit ceste deuise de la salemandre enflammée, auec de mot italien: Nudrisco il buono,& spengo (stingo) il reo." (Je nourris le bon, & j'éteins le méchant). - Voyez Cl. Paradin, Devises héroiques, édit. de 1621, p.14. <paradin comme on le voit cite cette médaille de mémoire, & je crois volontiers que c'est la même dont Ch. Lenormant a publié un dessin dans le Trésoir de Glyptique et de Numismatique, médailles françaises, Ière part. pl.,VI, n°4. En voici la description : FRANCOIS - DVC- DE - VALOIS - COMTE D'ANGOLESME - AV - X - AN - D - S - EA (au Xe an de son âge). Buste, à droite, du comte d'ngoulême, depuis François Ier. R'. BOTRISCO - AL BUONO - STINGO - EL REO - M - CCCCCIIII. Une salamandre au milieu des flammes. - Ar & Br. La légende de la deise de la salamandre enflammée est donc en vieil italien & non en latin; car quel serait ce latin: Nutrisco (pour nutrio) & extinguo (pour exstinguo)! On lisait même extinguor sur le piédestal d'un François Ier équestre qui est resté quelque temps au Louvre, la plus mauvaise statue que l'on ait vu de nos jours en France, a dit M. Francis Wey (Les Anglais chez eux). L'inscription valait la statue, que l'on a brisée. Le P. Bouhours (Les entretiens d'Ariste & d'Eugène, p. 545, Paris, 1683), a donné une autre explication de la devise de François Ier, qui peut être également admise, car les devises étaient parfois à double entente: "Ce prince, qui n'avoit pas moins d'esprit que de coeur, fit lui-mesme sa devise: & il vulut marquer par là son courage, ou plutost son amour. Nutrisco montre qu'il se faisoit un plasir de sa passion; mais estingo peut signifier qu'il en estoit le maistre, & qu'il pouvait l'éteindre quand il le vouloit: le propre de la salamandre estant non seulement de vivre dans le feu & de s'en nourrir, mais encore de l'éteindre." C'est au dessus de ces voûtes , & au niveau des terrasses qui les recouvrent, que s'arrête la double rampe & commence le couronnement de forme pyramidale, ayant trente-deux mètres (environ 100 pieds) de hauteur & du plus grand effet. Ce couronnement consiste en huit arcades accompagnées de colonnes & pilastres d'environ huit lètres de haut, formant une colonnade qui supporte une autre ordonnance plus élevée, décorée d'une balustrade & se composant de huit contre-forts dont les amortissements sont ornés de F & de salamandres gigantesques. Ces arcs-boutants soutiennent la continuation du noyau à jour du grand escalier, dans lequel en circule un autre, plus petit, à une seule rampe depuis le niveau des terrasses, & qui conduit à un belvédère surmonté d'une campanille, l'un et l'autre d'une extrême légèreté & d'une grande richesse de détails. Le tout est couronné par une fleur de lys colssale de pierre, qui n'a pas moins de deux mètres de haut. Chaque tour du donjon renferme aussi un escalier à vis, de trois mètres de diamètre, qui communique aux étages & entresols, au nombre de neuf. Rien ne doit être d'un effet plus original, & plus grandiose en même temps, que l'escalier à double vis & les quatre salles qui l'entourent, si, comme on le croit, les planchers qui séparent ces salles, & coupent d'une manière désagréable l'escalier, n'existaient pas dans l'origine. La vérité de cette tradition locale, m'a semblé démontrée par l'examen attentif que j'ai fait de cette partie du monument. Ainsi, il est facile de le voir; le manteau & les chambranles des cheminées placées aux étages supérieurs des salles ont été construits après coup & appuyés seulement aux murailles; on remarque très bien aussi les raccords faits aux caissons des voûtes des terrasses, pour le passage des tuyaux de ces cheminées, et la coupure des balustres de l'escalier, pour donner entrée dans les salles. Il semble même que les espèces de nefs résultant de la distribution primitive n'auraient pas été fermées d'abord à leurs extrémités; les fenêtres cintrées qui les terminent maintenant sont mois larges que celles qui les avoisinent, à droite & à gauche, l'espace s'étant trouvé trop étroit pour suivre les mêmes proportions; les pierres dont elles sont construites ne sortent pas des mêmes carrières que celles des autres parties du donjon; la différence de couleur est très sensible, & il y a un raccord fort apparent au point de jonction de la dernière ordonnance des fenêtres avec les voûtes. Il est probable que si les murailles latérales des grandes salles n'avaient dû être que des murs de refend, on ne leur eût pas donné l'épaisseur qu'elles ont, et qui se sera trouvée nécessaire, si les quatre pavillons du donjon n'ont été d'abord réunis que par les voûtes des terrasses. Du reste, le style des raccords fait voir qu'ils ont été exécutés de bonne heure, & du vivant même de François Ier, soit parceque l'on craignait pour la solidité de l'édifice, soit par tout autre motif que nous ignorons. On dit aussi que les portes, ouvertes sur les grandes salles, aux étages supérieurs, existaient d'abord, & que des galeries de bois, auxquelles on montait par des rampes droites appuyées aux murailles, servaient pour y arriver. Je ne crois pas que cette distribution ait jamais été adoptée; les portes que l'on remarque au niveau des étages ont pu être facilement percées à l'époque de la construction des planchers, & chaque tour du donjon renfermant un escalier, on pouvait très bien se passer de ces rampes, de ces galeries et de ces portes. François Ier ayant fait subir beaucoup de modifications aux plans de Chambord, fournis en grand nombre, comme on le verra plus bas, & à l'édifice même, il ne serait pas étonnant que les souvenirs des uns et des autres se fussent confondus dans les traditions des gens du pays. Dans les angles formés aux points de jonction de la façade et des ailes, du côté de la cour, & aux extrémités d'une galerie supportée par des arcades, communiquant du donjon aux ailes, s'élèvent deux beaux escaliers à jour. Ces escaliers sont décorés de trois ordonnances de colonnes, surmontées de trois cariatides soutenant une coupole, ceinte d'une couronne royale colossale, & au dessus de laquelle s'élevait jadis une lanterne de îerre terminée par une fleur de lys. Les trois colonnes en faisceau qui soutiennent les voûtes des coupoles sont d'un effet très gracieux. Les travaux de Chambord furent abandonnés avant que l'on eût placé les caissons de ces voûtes dont la décoration aurait été, d'après le système général composée de salamandres & de F couronnés, d'un côté, de croissants & d'H couronnés, de l'autre. On remarque, en haut de l'escalier du nord & au linteau de la porte des combles, de ce côté, plusieurs sculptures délicates & d'une conservation parfaite. La plupart des descriptions de Chambord, et même les premières éditions de ce travail ont propagé une erreur qu'il importe de détruire. On a dit que les cariatides de l'escalier de la cour de l'est offraient les traits de François Ier, de la duchesse d'Etampes & de la comtesse de Châteaubriant, & que celles de l'escalier de la cour de l'ouest, restées inachevées, devaient représenter Henri II, la duchesse de Valentinois & la reine Catherine de Médicis, dont la place aurait été singulièrement choisie à côté de la maîtresse du roi. L'inconvenance extraordinaire de l'idée qui aurait porté l'artiste à représenter sur un monument Henri II entre sa femme & sa maîtresse, & à faire figurer en cariatides , des rois, une reine & des dames de la cour, m'avait choqué dès le principe; mais je n'avais pas cru evoir révoquer en doute un fait attesté par presque tous les écrivains qui m'avient précédé. En examinant plus attentivement ces cariatides, j'ai reconnu depuis, & tout le monde reconnaîtra comme moi, qu'au lieu de deux statues de femme, sur l'escalier terminé, il n'y en a qu'une seule, & que les traits n'offrent aucune ressemblance avec ceux qu'on nous a transmis de la duchesse d'Etampes ou de la comtesse de Chateaubriant; que les autres statues représentent deux hommes portant la barbe telle qu'on la portait sous François Ier, mais ne rappellent en rien la figure si connue de ce monarque. Il y a tout sujet de penser que les cariatides de l'escalier de Henri II auraient été exécutées sur le même plan: mais le château de Chambord a toujours semblé si merveilleux, que les récits qui s'y rattachent ont déjà pris les caractères de la légende, quoique l'époque de sa construction soit encore peu éloignée de nous. On dit à Chambord, & cela paraît assez vraisemblable, que les ailes de la façade n'étaient d'abord que des terrasses supportées par les galeries sur lesquelles s'élèvent aujourd'hui des pavillons. Cette ancienne ordonnance était préférable; elle donnait plus de légèreté aux escaliers à jour, et devait, en dégageant le donjon, le faire pyramider davantage; mais sous un climat froid & humide pendant une partie de l'année, il était raisonnable d'éviter ces longues terrasses & de ne pas suivre, en tous points, la mode italienne. Dans le nouveau parti pris par l'architecte, on peut, selon la saison, aller du donjon aux ailes, à couvert ou à découvert. Un précieux document, publié par A. Salmon, est venu justifier la tradition locale (Bibliothèque de l''école des Chartes, tom. III de la 4e série. Ce document est reproduit aux Pièces justificatives de la huitième édition de ma notice sur Chambord.). C'est un marché passé en 1544, pour la construction de l'escalier à jour de la cour de François Ier. Le couronnement de cet édifice devait se composer d'une coupole soutenue par six termes , séparant un même nombre de fenêtres. L'idée de couvrir les terrasses par des pavillons, étant sans doute venue vers cette époque & l'escalier devant être par conséquent, masqué du côté du Nord, cela explique pourquoi il n'y eut d' exécuté que trois termes & trois fenêtres. Dans la tour de l'ouest est pratiquée la chapelle; sa voute à plein ceintre est soutenue par des arc doubleaux dont les retombées portent sur des colonnes accouplées, appuyées aux murailles. Cette chapelle, d'une noble simplicité, est dans un état de conservation admirable. Elle a été achevée par Henri II. Des salamandres, sur les chapiteaux des colonnes, & des croissants, sur les chapiteaux des pilastres qui forment la seconde ordonnance de la décoration de la chapelle, indiquent ce qui appartient à chacun des deux rois dans cette construction. A l'angle formé par la tour du nord et par la façade, est appuyé, en hors-oeuvre, un avant corps de logis qui renferme, au premier étage, un oratoire, dont la voûte est ornée de caissons semblables à ceux des Salles des Gardes du second étage, mais dans une plus petite proportion. Cet oratoire est une des parties les plus élégantes de l'édifice; il a malheureusement beaucoup souffert de la double injure de l' humidité & du badigeon. Une partie des bâtiments qui ferment les cours de toutes parts ne s'élève que jusqu'au premier étage, qui avait été entièrement couvert en mansardes, sous Louis XIV. Le côté du midi a le grand inconvénient de masquer l'une des façades du château, façade plus pittoresque que celle qui donne sur la rivière. (Blondel a blâmé aussi ces constructions, qui nuisent, dit-il, àl'effet pyramidal du monument.(V; le"Recueil contenant la description, les plans, les élévations... du château de Blois, levés par les ordres de M. le marquis de Marigny, en 1760, &c., avec quelques observations sur les divers monuments répandus dans les villes d'Orléans, Tours, &c." - Ms. g. in-fol. de la Biblioth. de l'Institut, n°125, F.) . M. de Caumont s'exprime ainsi, à ce sujet, dans son excellent Cours d'Antiquités monumentales (voyez tome V, pages 362 & 363;).: "Quant à l'enceinte des bâtiments qui enclôt, du côté du midi, la cour du chateau & masque si désagréablement la brillante façade du monument, elle est évidemment d'une époque moins ancienne, & bien certainement elle n'était point dans le plan de l' architecte. C'est effectivement de ce côté que le château se présente dans toute sa beauté; la partie centrale s'avance majestueusement dans la cour, se détache, ainsi que les deux ailes, sur le fond des bâtiments, & donne à l'édifice un mouvement, un brillant que l'architecte se serait bien gardé de cacher par cette ligne monotone de constructions sans intérêt, qui empêchent de voir le château à une distance convenable pour bien en saisir tout l'effet." Je crois néanmoins que cette manière de fermer la cour était dans le plan primitif, mais les constructions étant terminées en terrasses masquaient moins la façade du nord. Du Cerceau dit: "Autour de ce corps de logis que j' appelle dongeon, est la cour régnante en trois costez, qui sont fermés de bastimens, dont les bas estages seruent d'offices: & le dessus, ce sont terraces, qui ont été ainsi ordonnées pour garder les veuës dudit dongeon (Voyez Androuët du Cerceau, Les plus excellens bastmens de France,tom. I, fol. 3, verso. Paris, 1576.). J' attache beaucoup d'importance aux observations faites sur les différences qui existent entre les anciens plans du château de Chambord & l'édifice actuel, surtout dans ce qui regarde le donjon, parce qu'elles me semblent relever le mérite de la conception première du monument. Treize grands escaliers règnent de fond en comble sur différents points de l'édifice, & il y en a une quantité d'autres, plus petits, prenant à différentes hauteurs, ou circulant dans l'épaisseur des murailles. Le nombre des pièces que le château contient s'élève à quatre cent quarante, toutes à cheminées, selon le luxe du temps. D'après une tradition populaire, commune à beaucoup de vieux palais, ce nombre ne serait que de trois cent soixante-cinq, comme celui des jours de l'année. La même tradition donne aussi à l'enceinte du parc de Chambord le chiffre sacramentel de sept lieues. Tout l'édifice est construit en pierres de taille tendres, tirées presque toutes des côteaux du Cher, près de Bourré, dont elles portent le nom. Elles ont conservé leur blancheur, sur laquelle tranche le bleu des médaillons & losanges d'ardoise, employés dans l'ornementation des combles du monument. Plusieurs chapiteaux, corniches & marches d'escaliers sont en pierre de Liais, d'Apremont & d'autres lieux. Les chapiteaux, au nombre de plus de huit cents, dit-on, de dessins différents, & les autres sculptures répandues dans le chateau sont, depuis que la Révolution l'a dévasté, les seuls détails à remarquer à l'intérieur, si somptueusement décoré jadis de tapisseries, de meubles & de peintures, parmi lesquelles on admirait surtout de belles fresques de la main de Jean Cousin, & une collection de portraits des savants grecs réfugiés en Italie après la prise de Constantinople. Les sculptures, encore très bien conservées, pour la plupart, sont variées de forme & de dessin; mais dans toutes se retrouve trop souvent un fond commun composé de salamandres, & de F urmontés de la couronne royale. Dans les portions du hateau achevées par Henri II, on remarque l'H & le croissant couronnés. Nulle part, & c'est un fait digne de remarque, on ne voit le chiffre du roi enlacé à celui de la belle Diane de Poitiers, quoiqu'il ait été dit le contraire dans beaucoup de notices sur Chambord, & dans les premières éditions de celle-ci. Je ne dis pas, pour cela, que le croissant ne fût point une devise à double entente; mais si, mysérieusement, il rappelait le prénom de la duchesse de Valentinois, officiellement, du moins, c'était la devise du roi; on sait que la légende était: Donec totum impleat orbem ("Jusqu'à ce qu'elle - la lune - remplisse son orbe tout entier;" par allusion à la pleine lune, devenant de simple croissant un disque complet, Henri II voulait dire que sa renommée irait en croissant jusqu'à ce quelle remplît le monde. On sait que la légende de l'ordre du Croissant, fondé par le duc René d'Anjou, est le mot LOZ, ce qui signifiait, avec le corps de la devise: Los - honneur, gloire - en croissant. Le croissant, dans la science héraldique, est le symbole de l'augmentation de bien, d'honneur ou de renommée. - Voyez, sur la devise & le chiffre de Henri II, l'article de Ch. Lenormant, dans la Revue numismatique, 1841, p. 424 & suiv.). Le soleil de Louis XIV se voyait naguères dans quelques endroits terminés ou modifiés par ce prince, & différents emblèmes royaux subsistent encore sur plusieurs portes épaisses, échappées au vandalisme de 93. La décoration extérieure du château est composée en entier de pilastres espacés, formant trois rangs d'étages qui soutiennent un entablement d'un travail recherché, mais un peu lourd. Au reste, ce qu'il y a de plus remarquable dans l'architecture du château de Chambord est la grandeur dans l'ensemble des masses & la fantaisie dans leur distribution, plutôt que l'exécution, en général assez peu délicate des objets de détail. On n'y trouve point de ces fines & gracieuses arabesques qui grimpent le long des frises des édifices élevés par les maîtres italiens, et imités ensuite par les architectes français. Le style de la Renaissance, emprunté à l'Italie, domine dans le château de Chambord; mais il a conservé une partie des formes de celui qui l'avait précédé, & de ce mélange il est sorti une composition heureuse, originale, qu'on peut regarder comme un des types de la Renaissance française Il est à observer que le luxe de la décoration augmente à mesure que l'édifice s'élève, & que la partie la plus remarquable, celle où l'architecte a épuisé tous les prestiges de son art, est la partie des combles. C'est sur les terrasses qui entourent le couronnement du grand escalier que doivent s'arrêter les curieux, & que doit étudier l'artiste. Là, il faut apprécier l'homme dont le génie a dirigé la construction de ce fantastique édifice. C'est sur le point le plus difficile à traiter qu'il s'est plu à répandre tous les trésors de son imagination; c'est là qu'il a imprimé un caractère d'originalité & de grandeur qui n'avait pas eu de modèle & qui n'a pas été imité. Les cheminées, dont la distribution désespère tous les architectes, maintenant que l'art dégénéré en fait de longs tuyaux désagréables à la vue, sont ici de véritables monuments, groupés avec un bonheur infini, & qui concourent merveilleusement au pittoresque de l'effet pyramidal de l'édifice. Si celui-ci, dans ses parties inférieures, se rapproche du plan ordinaire des constructions du moyen-âge, il s'en éloigne totalement & acquiert le plus haut degré de nouveauté dans ce qui compose le couronnement du donjon & la coupole du grand escalier, une des pièces capitales de l'architecture civile de la Renaissance. On comprend facilement que Charles-Quint, visitant Chambord, à une époque où il n'y avait encore que le donjon de terminé,ait pu le regarder comme un abrégé de ce que peut effectuer l'industrie humaine. En 1577, l'ambassadeur des Vénitiens, Jérôme Lippomano, dont les yeux étaient habitués à contempler les merveilleux palais de Venise la Belle, ne savait cependant par quelles expressions rendre compte de son admiration pour Chambord. "J'ai vu dans ma vie, disait-il, plusieurs ocnstructions magnifiques, jamais aucune plus belle ni plus riche. L'intérieur du parc dans lequel les château est situé, est rempli de forêts, de lacs, de ruisseaux, de pâturages & de lieux de chasse, & au milieu s'élève ce bel édifice, avec ses créneax dorés, ses ailes couvertes de plomb, ses pavillons, ses terrasses & ses galeries, ainsi que nos poètes romanciers décrivent le séjour de Morgane ou d'Alcine...Nous partîmes de là émerveillés, ébahis, ou plutôt confondus." "Tout l'édifice est admirable, dit le bonhomme du Cerceau, & rend un regard merveilleusement superbe." "Car afin, écrit le savant André du Cesne, que ne mette en compte les maisons de plaisance, les palais & les autres châteaux que quelques seigneurs ont fait bâtir assez richement, cettuy-cy, de Chambord, est bien le plus merveilleux en toutes pièces rares qu'il y ait guère en l'Europe...Cette maison royale a sa veuê jusques sur la ville de Blois, encore qu'elle en soit distante de trois leiuês, & limitée de tous costez de prez, eaux & forestz. Riche d'un escalier qui n'a point son pareil en la France, pour estre tellement et si largement composé, qu'un grand nombre d'hommes y peuvent monter et descendre diversement en mesme temps, sans s'entrevoir, & pour estre l'un de ses costez industrieusement dérobé de l'autres, &c." Le célèbre architecte Blondel s'exprime ainsi, en parlant de cet escalier: "On ne peut trop admirer la légèreté de son ordonnance, la hardiesse de son exécution, & la délicatesse de ses ornements: perfection qui, aperçue de la plate-forme de ce château, frappe, étonne et laisse à peine concevoir comment on a pu parvenir à imaginer un dessin aussi pittoresque, & comment on a pu le mettre en oeuvre." Je consignerai encore ici plusieurs témoignages de l'admiration, un peu exagérée, qu'a excitée de tout temps la vue de Chambord. Voici la description du château par l'élégant et ingénieus auteur de Cinq-Mars: "Dans une petite vallée fort basse, enter deux marais fangeux & un bois de grands chênes, loin de toutes les routes, on rencontre tout à coup un château royal, ou plutôt magique. On dirait que, contraint par quelque lampe merveilleuse, un Génie de l'Orient l'a enlevé pendant une des mille nuits & l'a dérobé au pays du soleil, pour le cacher dans ceux du brouillard avec les amours d'un beau prince. Ce palais est enfoui comme un trésor; mais à ces dômes bleus, à ces élégants minarets, arrondis sur de larges murs ou élancés dans l'air, à ces longues terrasses qui dominent les bois, à ces flèches légères que le vent balance, à ces croissants entrelacés partout sur les colonnades, on se croirait dans les royaumes de Bagdad ou de Cachemire, si les murs noircis, leur tapis de mousse & de lierre, & la couleur pâle & mélancolique du lieu n'attestaient un pays pluvieux. Ce fut bien un Génie qui éleva ces bâtiments; mais il vint d'Italie & se nomma le Primatice. Ce fut bien un beau prince dont les amours s'y cachèrent; mais il était roi et se nommait François Ier. Sa salamandre y jette les flammes partout; elle étincelle mille fois sur les voûtes, comme feraient les étoiles d'un ciel; elle soutient les chapiteaux avec sa couronne ardente; elle serpente avec les escaliers secrets, & partout semble dévorer de ses regards flamboyants les triples croissants d'une Diane mystérieuse, deux fois déesse & deux fois adorée dans ces bois voluptueux. Mais la base de cet étrange monument est comme pleine d'élégance et de mystère: c'est un double escalier qui s'élève en deux spirales, entrelacées depuis les fondements les plus lointains de l'édifice, jusqu'au dessus des plus hauts clochers, et se termine par une lanterne ou cabinet à jour couronné d'une fleur de lys colossale, aperçue de bien loin: deux hommes peuvent y monter ensemble sans se voir. Cet escalier, lui seul, semble un petit temple isolé; comme nos églises, il est soutenu et protégé par les arcades de ses ailes minces, transparentes, & pour ainsi dire brodées à jour. On croirait que la pierre docile s'est ployée sous le doigt de l'architecte; elle paraît, si l'on peut le dire, pétrie selon les caprices de son imagination. On conçoit à peine comment les plans en furent tracés & dans quels termes les ordres furent expliqués aux ouvriers; cela semble une pensée fugitive, une idée brillante, qui aurait pris tout-à-coup un corps durable, un songe réalisé." Je transcris les lignes suivantes du Journal de Voyage d'un spirituel étranger : "Je ne connais rien à quoi je puisse comparer cette fantaisie en pierre: symétrie dans les traits principaux, peut-être heureusement interrompue parce que l'édifice n'a pas été complètement achevé; irrégularité dans la bizarrerie des ornements, toujours ravissants et du genre le plus varié; une incroyable quantité de petits dômes, de campanilles, de cheminées de toutes les formes, dont partie sont revêtues de mosaïques en pierres de couleurs variées; fleurs-de-lys colossales, génies ailés, chevaliers armés de pied en cap, & debout sur les tourelles les plus élevées; enfin la salamandre royale vomissant des flammes et serpentant au travers de tout cela, avec le othique F qu'entoure de noeuds mystiques le cordon de saint François... On ne se lasse point de parcourir ce palais enchanté, qui vous surprend à chaque instant par un aspect nouveau; mais il devient plus fantastique encore lorsque la lune s'élève à l'horizon: à ses lueurs tremblantes toutes les proportions s'augmentent, les masques semblent grimacer, les statues se mouvoir, les aiguilles dentelées se changer en blancs spectres. Je rêvais presque les yeux ouverts, et les scènes du passé reparaissaient vivantes et animées devant mes yeux." La description de Chambord donnée par Châteaubriand est aussi fantastique que le château lui même. "Quand on arrive à Chambord, on pénètre dans le parc par une des ses portes abandonnées... Dès l'entrée, on aperçoit le château, au fond d'une allée descendante. En avançant sur l'édifice, il sort de terre, dans l'ordre inverse d'une bâtisse placée sur une hauteur, laquelle s'abaisse au fur et à mesure que l'on en approche... Chambord n'a qu'un escalier double, afin de descendre & monter sans se voir. Tout est fait pour les mystères de la guerre & de l'amour. L'édifice s'épanouit à chaque étage; les degrés s'élèvent accompagnés de petites cannelures comme des marches dans les tourelles d'une cathédrale. La fusée, en éclatant, forme des dessins fantastiques qui semblent avoir été retomber sur l'édifice... De loin l'édifice est une arabesque; il se présente comme femme dont le vent aurait soufflé en l'air la chevelure; de près cette femme s'incorpore dans la maçonnerie et se change en tours: c'est alors Clorinde appuyée sur des ruines..." Voici la dernière pièce du concours d'admiration, ouvert pour Chambord depuis le XVIe siècle; depuis l'auteur des plus excellens bastimens de France, jusqu'à celui des résidences royales de la Loire. "Au bout d'une longue avenue de peupliers, percée au milieu de maigres taillis, & qui porte, comme toutes les routes de cette résidence, un nom illustre, ont voit peu à peu poindre et sortir de terre un monument féerique qui, surgissant ainsi au milieu de ce sable aride & de ces bruyères, produit un effet d'autant plus saisissant qu'il est inattendu... Au sommet d'une masse imposante de bâtiments, dont l'oeil ne distingue pas bien d'abord le style ni l'ordonnance, au deesus de terrasses garnies de balustres élégantes, jailllit, comme d'un sol fécond & inépuisable, une incroyable végétation de pierres sculptées, fouillées, travaillées de mille manières. C'est une forêt de campaniles, de cheminées, de lucarnes, de dômes, de tourelles dentelés, découpés, contournés avec un caprice qui n'exclut pas l'harmonie ni l'unité & que décorent des F gothiques, des salamandres & aussi des mosaïques d'ardoises, imitant le marbre, pauvreté singulière au milieu de tant de richesses. L'élégante lanterne à jour du grand escalier domine cet ensemble de pinacles & de clochetons & baigne dans l'azur sa fleur de lys colossale, dernier point pyramidant parmi tant de pyramides, dernière couronne de tant de couronnements." "Il faut voir Chambord, s'écrie M. Francis Wey, Je n'ai rien de plus à en dire; car ce qui cause un étonnement véritable, c'est l'audace qui a lancé dans les airs les orfèvreries colossales de ce géant des bijoux; son aspect de ruine, ajoute-t-il, son abandon, conviennent au nom du seigneur actuel, & consacrent dans la mélancolique poésie d'un symble ce fief suprême de la maison de Bourbon." J'appellerai maintenant l'attention de mes lecteurs sur un point de discussion important, que je traiterai ici à fond, parce que personne ne l'a fait avant moi. Il s'agit de rechercher si le château de Chambord est bien , comme on le croit généralement, l'oeuvre du Primatice. La postérité a pensé que ce n'était pas trop du patronage de ce nom célèbre pour un édifica aussi magnifique, & de ce fait, qui n'est rien moins que prouvé, a passé pour constant parmi les auteurs modernes qui ont parlé avant moi de Chambord. Je ne vois que MM. Gilbert 1 Vergnaud-Romagnési, qui aient refusé de suivre l'opinion commune à cet égard. Le premier se fonde sur ce que le style du monument indique le passage du goût gothique à celui de la Renaissance, forme que le Primatice aurait repoussée pour s'en tenir à l'imitation plus sévère de l'art antique.
Les motifs de M. Vergnaud sont encore plus concluants et résultent de la date bien positive du premier voyage du Primatice en France, qui eut lieu en 1531, cinq ans après le commencement du château de Chambord, ou même huit, si l'on accepte la date de 1523 que plusieurs écrivains lui ont assignée. M. Vergnaud pense qu'il pourrait bien être l'oeuvre du Rosso ou de maître Roux, comme on l'appelait en France, Intendant général des bâtiments. Quant au sentiment de quelques anciens auteurs qui attribuent Chambord à Vignole, il ne saurait supporter l'examen, car cet illustre architecte ne vint en France qu'en 1540, époque à laquelle le donjon était terminé. Aucun des anciens historiens qui ont parlé de Chambord n'a cité le Primatice; ni du Chesne, dans ses Villes & Chasteaux de France; ni Bernier, historien du Blésois. C'est probablement Le Rouge qui le cite pour la première fois, avec l'accent du doute, & le savant architecte Blondel aura contribué ensuite par la puissante autorité de son nom, à établir la croyance reçue depuis. Quant à maître Roux, personne n'avait encore pensé à lui, & si M.Vergnaud est le premier qui l'ait cité, c'est que l'esprit de critique qui le dirigeait ne lui permettant pas d'attribuer Chambord au Primatice, il lui fallait trouver quelque nom célèbre pour remplacer celui qu'il s'était forcé de répudier. Au surplus, aucun de ces auteurs n'apporte de preuve en faveur de son sentiment: M.Vergnaud conjecture seulement que le Rosso, qui dirigeait toutes constructions royales, & d'autres artistes italiens dont il était entouré, conçurent et exécutèrent le plan de Chambord; mais le Rosso lui-même, n'avait précédé le Primatice en France que d'une année. Il faut plutôt croire, avec Félibien, Bernier & plusieurs autres, que ce fut l'ouvrage d'un artiste blésois dont le nom est resté longtemps oublié. Je vais donner, je ne dirai pas des conjectures, mais des preuves à l'appui de mon assertion. Voici ce que dit André Félibien à ce sujet dans ses Mémoires manuscrits sur les Maisons royales de France, datés de 1681: "François Ier fit faire plusieurs dessins pour le bastiment (de Chambord) avant que de rien entreprendre." Ici il réfute l'opinion qui l'attribuait à Vignole, par la date de son arrivée en France, en 1540. "D'autres ont pensé plus probablement que celui qui en donna le dessin et conduisit l'ouvrage estoit de Blois et demeuroit dans une maison qui appartient aujourd'hui à M. de Fougère, parce que cette maison est bastie du temps et à la manière de Chambord, et que ce fut là qu'il fist un premier modèle du château pour le,montrer au roy. Il est vrai que l'on voit encore dans la mesme maison un modèle de bois assez bien taillé, et dont chaque face a quatre pieds de long... Ce modèle représente un grand bastiment carré ayant quatre tours aux quatre coins & quatre principaux appartements, séparez par l'escalier & par trois grandes salles qui, avec la place de l'escalier font une croix. La quantité de ces pièces , leur distribution approchent beaucoup de ce que l'on voit d'exécuté à Chambord, hormis l'escalier du modèle qui est tout différent... Le modèle a trois étages. Aux costez des portes de la face de devant, il y a deux espèces de petites tours à pans, & qui s'eslèvent jusques au haut du bastiment. Toutes les fenestres sont en arcades...Cependant on doit juger par ce modèle comme les premières pensées ne sont pas toujours suivies, mais qu'elles sont très-souvent ou rejetées ou rectifiées." J'ajouterai que ce modèle en bois, dont le dessin a été donné par Félibien, fait voir que toute la partie extérieure de la construction était ornée de pilastres espacés, comme dans l'édifice qui subsiste actuellement. La vue de ce dessin donne encore à penser que l'on eut d'abord l'intention d'élever seulement le groupe de bâtiments qui reçut ensuite le nom de donjon, quand, les idées du roi, ou celles de l'architecte, s'étant agrandies, on eut ajouté au plan primitif les ailes qui le prolongent et l'entourent. Le château était déjà complet sans cela, & d'après les plans habituels au moyen âge, la tour du grand escalier remplaçant le donjon féodal, qui ne se composait anciennement que d'une tour plus élevée & plus forte que le reste des constructions dont elle occupait ordinairement le centre. Bernier s'exprime ainsi dans son histoire de Blois, publiée en 1682: "Quelques uns ont crû que Vignolles donna le dessein de ce bastiment, à quoy il n'y a point du tout d'apparence, mais il est assuré que celuy qui le donna & qui le conduisit avait une maison à Blois, qui subsiste encore à présent au quartier de la Foullerie. On y voit mesme des restes du modèle de Chambord, fait de menuiserie..... Il y a encore à Blois chez quelques particuliers des plans de tout l'édifice; mais ils ne sont conformes ni au modèle dont nous venons de parler, ni aux desseins qu'on voit dans du Cerceau." Voilà deux témoignages unanimes, & dont on doit remarquer que la description donnée par Félibien du plan de l'artiste de Blois offre de grands rapports avec le donjon du château actuel. Il y avait de plus, à la vérité les deux tourelles à pans, d'un effet peu graçieux, qui auront été supprimées avec raison, & il y manque l'escalier à double rampe; mais on peut croire que l'idée en vint plus tard à l'architecte & que le modèle en bois n'était, comme le dit Félibien, que sa première pensée qui fut ensuite modifiée. On doit conclure de tout ceci, que ni le Rosso, ni le Primatice n'ont pu diriger la construction du château de Chambord, le premier n'étant venu en France que quatre ans après que l'on eut commencé l'édifice, et le second y étant arrivé une année encore plus tard. En outre, on connait à peu près les travaux exécutés par eux, et l'on n'eût certainement pas omis le château de Chambord dans la liste. Cet oubli s'accorderait mal d'ailleurs avec la vanité de ces maîtres, qui est assez connue; ils n'auraient pas, à coup sûr, négligé de faire parvenir à la postérité le souvenir de ce qui eût été auprès d'elle un de leurs titres de gloire. Enfin si un monument aussi extraordinaire eût été l'oeuvre de l'un des maîtres célèbres du XVIe siècle, nous le saurions positivement aujourd'hui; l'obscurité dans laquelle est resté le véritable auteur sert à nous convaincre que ce fut un homme de la province qui conçut ce bel ouvrage; la jalousie des architectes de la cour devait empêcher longtemps le nom de cet artiste modeste de venir jusqu'à nous. Je suis heureux de m'appuyer ici de l'autorité du meilleur livre qui ait été publié sur l'architecture française: "On prétend, dit M. Viollet-le Duc, que le Primatice fut chargé de la construction de Chambord; le Primatice serait-il là pour nous l'assurer, nous ne pourrions le croire, car Chambord n'a aucun des caractères de l'architecture italienne du commencement du XVIe siècle; c'est comme plan, comme aspect et comme construction, une oeuvre non-seulement française, mais des bords de la Loire... C'est quelque maître des oeuvres français, quelque Claude ou Blaise, de Tours ou de Blois, qui aura bâti Chambord, & si le Primatice y a mis quelque chose, il n'y paraît guère. Mais avoir à la cour un artiste étranger, en faire une façon de surintendant des bâtiments, le combler de pensions, cela avait meilleur air que d'employer Claude ou Blaise, natif de Tours ou de Blois, bonhomme qui était sur son chantier pendant que le peintre & architecte italien expliquait les plans du bonhomme aux seigneurs de la cour émerveillés." Un de nos architectes nationaux,un de ces praticiens modestes dont les noms furent éclipsés par ceux des grans artistes italiens, & que j'ai eu le bonheur de faire sortir de son obscurité, était Pierre Nepveu,dit Trinqueau, maistre de l'oeuvre de maçonnerie du bastiment de Chambord. Son nom et sa qualité sont exprimés ainsi dans deux actes dont je dus la connaisance à mon si regrettable ami et collègue, E. Cartier, d'Amboise, & il ne faut pas croire que ce titre de maître de l'oeuvre de maçonnerie ne comportât pas la valeur que je lui assigne; de célèbres architectes du moyen âge sont ordinairement désignés comme des maistres mâçons. C'est le titre donné à Pierre Trinqueau, dans la note des salaires des ouvriers employés à la construction de Chambord, de 1536 à 1566, note dont nous devons la conservation à André Félibien. On y trouve, de plus, le nom du successeur de Trinqueau, en 1538, Jacques Coqueau, ou Coquereau, maistre maçon du Roy. Ce fut lui qui continua les deux ailes de la façade du château. J'ai déjà cité, page 13, la pièce si intéressante, publiée par A. Salmon, qui nous montre Coqueau passant un marché pour la construction de l'escalier à jour de la cour de François Ier. Monsieur Loiseleur, dans son livre, très consciencieux, du reste, sur les résidences royales de la Loire, n'a pas accepté Trinqueau et Coquereau comme des architectes, mais seulement comme des maîtres maçons qui dirigeaient les travaux de Chambord en 1536 & en 1544, date des deux documents originaux cités tout à l'heure. Je suis donc obligé de transcrire littéralement les passages de la note des salaires donnée par Félibien et du marché passé par Coquereau qui viennent à l'appui de mon opinion. Si M. Loiseleur avait connu la 8e édition de ma Notice, où ces précieux documents sont reproduits en entier, nul doute qu'un esprit aussi judicieux que le sien, n'eut accepté mes conclusions.
Salaires sous François Ier. - "Pierre Trinqueau, qui estoit le maistre maçon & qui auoit la charge & la conduitte des bastimens, estoit payé à raison de 27 sols 6 deniers par jour. Denis Gourdeau, qui auoit la conduitte des traits de maçonnerie des dits édifices, 20 sols par jour; Jean Gobreau, maistre maçon, ayant aussi la conduitte d'une autre partie des dits édifices, 20 sols."
Salaires sous Henri II. - "Jacques Coqueau, qui estoit le maistre maçon, estoit payé à raison de 27 sols 6 deniers par jour; mais en 1556 il estoit sur l'estat à 400 livres de gages, en qualité de maistre maçon du Roy, pour auoir la conduitte, faire les desseins & les deuis de la maçonnerie & de la charpenterie." Dans le marché de 1544, passe avec six maçons tailleurs de pierre, pour la construction de l'escalier à jour & d'autres parties du bâtiment de Chambord, les entrepreneurs s'engagent envers Jacques Coqueau, maistre maçon d'iceulx bastimens édifices, à faire les travaux selon le devis & ordonnance à eulx faicte par le dit maistre maçon. Non-seulement, on doit reconnaitre dans Pierre Trinqueau, le maistre maçon qui avoit la charge & la conduitte des bastimens, un véritable architecte, mais encore, dans ses deux auxiliaires, Denis Gourdeau & Jean Gobreau, d'autres artistes, ses élèves sans doute, remplissant près du maître le rôle des inspecteurs qui secondent aujourd'hui nos architectes dans les grands travaux qui leur sont confiés. Jacques Coqueau, qualifié de maistre maçon du Roy, qui eut après Trinqueau la conduite de l'oeuvre & qui faisait les desseins & les devis de la maçonnerie & de la charpenterie, peut-il être autre chose qu'un architecte? Les appareilleurs & les simples maçons sont mentionnés dans la note des salaires; ils recevaient 6 sols 3 deniers & 3 sols 3 deniers. Quant à la désignation d'ouvriers donnée dans ces listes de salaires, elle comprend les plus grands artistes commme les plus minces artisans. On peut consulter, à cet égard, l'excellent recueil publié par M. de Montaiglon, & intitulé Archives de l'art français. Pierre Nepveu, dit Trinqueau, y est accepté comme l'architecte de Chambord. Nous verrons les premiers gouverneurs de Chambord qualifiés de concierges du château, les prendrons-nous pour des portiers, comme affectait de le faire le duc de St-Simon, en haine de M. de Saumery. Le nombre considérable de châteaux et d'hôtels construits dans le Blésois & la Touraine, sous l'inspiration des magnifiques princes de la maison d'Orléans, avaient formé beaucoup d'architectes habiles, dont le seul tort était, comme nous le dit M. Viollet-le-Duc, d'être nés dans notre pays, & de s'appeler Jean ou Pierre. J'ai été heureux de voir toutes mes conclusions adoptées par un voyageur aussi éclairé que spirituel, M. Francis Wey.
à suivre..... |